Jean-François Champollion

La nuit de l'affaire, rue Mazarine, 14 septembre 1822

7 min

Cette histoire n'a pas encore de narration audio.

Paris, 28 rue Mazarine, nuit du 14 au 15 septembre 1822. Jean-François Champollion, trente et un ans, sans chaire et sans fortune, logé chez son frère aîné à deux pas de l'Institut. Ce matin, en comparant des relevés du temple d'Abou Simbel, il est devenu le premier homme depuis quatorze siècles à lire les hiéroglyphes. Vers midi, il a couru au bureau de son frère, a lancé « Je tiens l'affaire ! », et son corps a cédé. On l'a ramené, couché. Il ne dort pas.

Les jambes m'ont trahi à midi. Le reste a suivi : on m'a ramené, déshabillé, couché comme un enfant, et il paraît que je suis resté un long moment absent. Je veux bien. Le corps réclamait dix ans d'arriérés ; il a seulement attendu, pour saisir la caisse, que le secret soit en lieu sûr dans la tête de mon frère.

Maintenant il fait nuit. Je n'ai pas la force de tenir une plume, pas celle de rallumer une chandelle, et il me reste une seule terreur, la vraie : que ce matin soit un rêve. Les fiévreux font des découvertes superbes ; la fièvre tombe, il ne reste rien. Alors je recommence tout, ici, à plat, les yeux fermés. Je n'ai pas besoin de lampe. Il y a quinze ans que je travaille sans lampe, dans ma tête ; les cartouches y sont gravés plus profond que dans le granit.

Le dessin venait d'Abou Simbel, un temple creusé à même la falaise, très haut sur le Nil, copié par Huyot. Dans l'anneau royal, le premier signe est un disque : le soleil. Le soleil, dans la langue des derniers chrétiens d'Égypte, se dit rê. Cette langue, le copte, je l'ai apprise jusqu'à y penser ; c'est l'égyptien devenu vieux, chassé des temples, réfugié dans les églises. Sous le disque, un signe que la pierre de Rosette m'avait déjà donné dans le groupe qui traduit le mot grec des fêtes de naissance. Naître, en copte : mise. Donc ms. Puis, deux fois, un signe dont Ptolémée m'avait déjà payé le son : s. Rê, ms, s, s.

Ramsès. Le soleil l'a mis au monde.

J'ai d'abord accusé mes propres yeux. On trouve ce qu'on cherche : c'est la maladie de tous ceux qui cherchent. Alors j'ai pris un autre anneau. Un ibis, l'oiseau de Thot ; dessous, le même signe de la naissance. Thot, ms : Thoutmosis. Deux rois que les listes grecques m'avaient promis, rendus par les mêmes sons, coulés dans le même moule. Une clef qui ouvre une porte peut être un hasard. Une clef qui ouvre deux portes est une clef.

Et voici ce qui m'a jeté dans la rue. Ptolémée, Cléopâtre, Alexandre, je les lisais déjà ; mais ce sont des noms venus du dehors, et tout le monde pouvait croire, l'Anglais le croit encore ce soir, que les signes-sons étaient une béquille tardive, une infirmité de vieillard pour écrire les noms des étrangers. Or Ramsès n'est pas un étranger. C'est le pharaon des colosses, un roi plus vieux qu'Homère. Si son nom se lit par les sons, les sons ne sont pas la béquille : ils sont dans les fondations. L'écriture entière est mixte, la figure, le symbole et le son ensemble, dans la même phrase, presque dans le même mot. Et la langue sous l'écriture est celle que je porte depuis mes seize ans. Trois mille ans d'archives cessent d'être des images : listes de rois, hymnes, procès, comptes de blé. Ce matin, dans une chambre de la rue Mazarine, une littérature entière est rentrée au monde.

J'avais compté, aussi, avant de croire. Compter n'est pas une gloire, c'est une hygiène. Sur la pierre de Rosette, le morceau d'écriture sacrée qui survit porte trois fois plus de signes que le grec d'en face n'a de mots. Si chaque signe était une idée, le compte pencherait de l'autre côté. L'arithmétique avait exécuté le vieux songe du symbole pur ; il suffisait de la croire, et personne ne voulait, parce qu'un mystère nourrit mieux qu'une addition.

Je remonte plus haut, pour éprouver le chemin comme j'éprouve la serrure. Figeac, la boutique. Mon père vendait des livres et buvait le fonds ; les dettes tenaient les rayonnages. C'est mon frère qui m'a fait. Jacques-Joseph, douze ans de plus que moi : il m'a pris auprès de lui à Grenoble, nourri, logé, payé mes maîtres, et n'a jamais rien exigé en retour, que tout : que je devienne ce que je criais vouloir être. À dix ans, je logeais chez mon frère. À trente et un ans, je loge chez mon frère. Entre les deux, j'ai eu une chaire d'histoire à dix-huit ans ; un Empire me l'avait donnée, sa chute me l'a reprise. Chez Fourier, le préfet géomètre revenu d'Égypte, on m'a montré, enfant, mes premiers dieux à tête d'oiseau. La famille raconte que j'ai promis ce jour-là : je les lirai quand je serai grand. Je ne me souviens pas de l'avoir dit. Je me souviens de l'avoir pensé si fort que la légende, en mentant, dira vrai.

Ensuite j'ai tout plié vers l'Égypte. Le copte à Paris, auprès d'un prêtre venu du Nil ; j'écrivais à mon frère que je m'amusais à traduire en copte tout ce qui me passait par la tête, que je me parlais copte à moi-même. On a ri. Apprendre la langue d'un empire mort, c'est parier que l'empire parlera. Le pari a payé ce matin.

La politique m'a mangé des années, et je veux être exact sur ce chapitre, puisque cette nuit je solde tous les comptes. J'ai crié contre les rois revenus, chansonné, pétitionné ; en mars 1821, quand le drapeau tricolore est monté sur la citadelle de Grenoble, on m'a compté dans le parti qui l'avait hissé, et j'ai connu les juges avant de connaître l'Académie. Un an et demi d'exil à Figeac, la chaire perdue, mes fiches d'Égypte dans des caisses. Voilà pour la fronde. Et demain ? Demain il faudra des musées, des presses, des fouilles, un navire un jour ; et cela, dans le siècle où je vis, s'appelle un roi. J'irai. Je mendierai aux Tuileries ce que l'Égypte exige, et des deux mains. On écrira : girouette. J'écris, moi : l'Égypte d'abord. Ce n'est pas plus beau. C'est exact.

Reste l'Anglais. Personne ne m'entend, alors je vais dire de Young ce que je ne redirai jamais à voix haute. Il a vu avant moi que les anneaux des Ptolémées se lisaient par sons. Il a posé des valeurs sur une poignée de signes, la moitié de justes, à tâtons, sans la langue. Puis il s'est arrêté au seuil : pour lui, les sons restaient une pince à saisir les noms étrangers, pas l'os du système. Le système est à moi. Mais il a eu raison avant moi sur un point, et je me connais : je passerai ma vie à le dire le plus bas possible. Il a tout, Young : la fortune, la médecine, la lumière dont il a mesuré les ondes, sa Société royale. Moi, je n'ai que l'Égypte. Quand un homme n'a qu'un royaume, il ne le partage pas. Ce n'est pas de la justice, c'est de la faim. Je le sais, je le vois, et je le ferai quand même.

Une dernière épreuve avant de dormir, la pire. Le père Kircher, jésuite, a rempli il y a deux siècles des in-folio de traductions des hiéroglyphes ; l'Europe savante s'inclinait ; tout était faux, du premier mot au dernier, et il est mort admiré. Le néant peut être somptueux. Qu'est-ce qui me sépare de lui ? Ceci, et j'y tiens : Kircher demandait qu'on le croie ; je demande qu'on me vérifie. Ma lecture ne vaut que parce qu'elle ressort identique de Ramsès, de Thoutmosis, de Ptolémée, de Cléopâtre, du copte, du compte des signes. Vingt portes, une clef. Prenez la clef, je la donne : elle tournera sans moi.

Mon frère, à cette heure, ne dort pas non plus. C'est à lui que j'ai couru ce matin, et j'ai eu le temps de me demander, en courant, pourquoi je courais : le temple attend depuis trois mille ans, il pouvait bien attendre une heure. Non. Une trouvaille n'existe pas tant qu'elle n'habite qu'une seule tête. J'ai poussé sa porte, j'ai dit : je tiens l'affaire. Et mes jambes ont plié en même temps que le secret changeait de garde. Douze ans qu'il me porte, ce frère, et le jour où j'apporte enfin quelque chose, il faut encore qu'il me porte. Dès que la main me reviendra, j'écrirai tout au vieux Dacier, des pages nettes, sans un mot de trop, les noms grecs d'abord ; on ne jette pas tout son or sur la première table.

Je ferme les yeux. Le disque est toujours là, au centre de l'anneau, sous mes paupières. Le premier mot que l'Égypte m'a rendu est le nom du soleil, et le soleil est la seule puissance au monde qui soit sûre de revenir demain matin. Si au réveil le cartouche dit encore Ramsès, ce n'était pas un rêve. Il le dira. J'ai pour moi la plus vieille habitude de l'univers.


Le cartouche disait encore Ramsès. Champollion se releva, rédigea la Lettre à M. Dacier, datée du 22 septembre 1822, et la lut le vendredi 27 devant l'Académie des inscriptions ; Thomas Young était dans la salle ; le lendemain, Champollion le reçut courtoisement, dossiers ouverts ; puis chacun rentra dans sa tranchée. Young publia dès 1823 un livre pour réclamer sa part ; Champollion ne la lui rendit jamais ; la postérité a partagé pour eux : à l'Anglais quelques signes, au Français le système. Vinrent le Précis de 1824, la démonstration complète ; le Louvre en 1826, dont il devint conservateur ; l'Égypte enfin, 1828-1829 : l'homme qui avait tout lu sur copies remonta le Nil et fit désensabler Abou Simbel, entra dans le temple de ce Ramsès qui lui avait ouvert la porte, et écrivit de la seconde cataracte, le 1er janvier 1829, qu'il n'y avait rien à modifier à la Lettre : notre alphabet est bon. Une chaire fut créée pour lui au Collège de France en 1831 ; il n'y professa que quelques mois. Le 4 mars 1832, une attaque l'emporta à quarante et un ans ; on lui prête ce mot : encore deux ans, pourquoi pas encore deux ans ? Jacques-Joseph publia tout, la Grammaire, le Dictionnaire, et survécut des décennies au petit frère. Au Père-Lachaise, sa tombe est un obélisque nu qui ne porte qu'un mot : Champollion. Le seul texte égyptien que personne n'a besoin de déchiffrer.

Le vrai et la légende

De sa main

La correspondance avec Jacques-Joseph, conservée et publiée : les lettres de jeunesse sur le copte (il écrit qu'il s'amuse à traduire en copte tout ce qui lui vient à la tête, qu'il se parle copte à lui-même). La Lettre à M. Dacier relative à l'alphabet des hiéroglyphes phonétiques, datée du 22 septembre 1822, lue le vendredi 27 : elle établit l'alphabet sur les noms grecs et romains et n'avance la généralisation aux pharaons de souche qu'avec prudence ; la pleine démonstration attend le Précis du système hiéroglyphique (1824), où figure la définition : une écriture « tout à la fois figurative, symbolique et phonétique, dans un même texte, une même phrase, je dirais presque dans le même mot ». La lettre écrite de la seconde cataracte, le 1er janvier 1829, à Dacier : ayant remonté le Nil jusqu'à Ouadi Halfa, il a « le droit de vous annoncer qu'il n'y a rien à modifier dans notre Lettre sur l'alphabet des hiéroglyphes » : « notre alphabet est bon ». Les journaux et lettres de l'expédition (l'entrée dans Abou Simbel désensablé).

Documenté (par des tiers)

Figeac, 23 décembre 1790 ; le père libraire endetté ; le frère aîné, Jacques-Joseph, qui prend le cadet auprès de lui à Grenoble, le nourrit et paie ses études ; l'essai sur la géographie de l'Égypte lu devant les savants de Grenoble à seize ans ; la chaire d'histoire à la faculté de Grenoble à dix-huit ans ; l'engagement bonapartiste, l'exil assigné à Figeac avec son frère après Waterloo, la chaire perdue ; l'affaire du drapeau tricolore sur la citadelle de Grenoble (mars 1821), les poursuites, le départ pour Paris, l'installation chez son frère au 28 rue Mazarine, à deux pas de l'Institut où Jacques-Joseph travaille auprès du vieux Dacier, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions ; les relevés d'Abou Simbel copiés par l'architecte Huyot ; avant cela, l'obélisque de Philae rapporté par l'Anglais Bankes, dont la lithographie portait en marge le nom de Cléopâtre, et la rancune anglaise qui s'ensuivit ; l'article « Egypt » de Thomas Young (1819), ses valeurs de signes en partie justes, son phonétisme limité aux noms étrangers ; Young présent à la séance du 27 septembre (il le raconte lui-même dans une lettre), reçu courtoisement par Champollion le lendemain ; le livre de Young dès 1823 pour réclamer sa part, la dette jamais vraiment reconnue en face ; le Louvre en 1826 ; l'expédition franco-toscane de 1828-1829 ; la chaire créée pour lui au Collège de France (1831) ; les attaques qui se répètent au retour d'Égypte, la mort à Paris le 4 mars 1832, à quarante et un ans ; la Grammaire puis le Dictionnaire publiés après sa mort par son frère ; la tombe du Père-Lachaise surmontée d'un obélisque.

Contesté, légende

La scène du 14 septembre dans son détail : la course à l'Institut, le « Je tiens l'affaire ! », l'effondrement et les jours de prostration qui suivent viennent de la tradition familiale, recueillie par la biographe Hermine Hartleben (1906) ; aucun document daté du jour même ne la corrobore ; les biographes modernes la répètent en la signalant comme telle. La promesse d'enfant chez Fourier (« je les lirai quand je serai grand ») : même source, embellissement probable. Les mots de la fin (« Encore deux ans ! », la Grammaire « carte de visite à la postérité ») : rapportés, invérifiables.

Le dispositif

La nuit qui suit le cri n'est documentée nulle part : je l'invente en entier, adossée aux faits ci-dessus. Le fil des pensées, la peur du rêve, le bilan de Young et de la politique sont de moi ; les lectures (Ramsès, Thoutmosis, le copte, les comptes) suivent sa propre démonstration publiée. Texte imaginé, assumé comme tel dans ces limites.