Dostoïevski

La minute, place Semenovski, 22 décembre 1849

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Place Semenovski, Saint-Pétersbourg, 22 décembre 1849, vers neuf heures du matin, par vingt degrés de froid. Il a vingt-huit ans. Un auditeur vient de lui lire sa condamnation à mort par fusillade. Il est le sixième de la liste. On fusille par trois.

Par fusillade. Il l'a dit à chacun, l'un après l'autre, en tournant les pages, une demi-heure debout tête nue, et j'ai attendu mon nom comme on attend qu'on vous appelle au tableau : Dostoïevski, lieutenant en retraite, pour avoir donné lecture d'une lettre criminelle du littérateur Belinski. Mort par fusillade. Je l'ai entendu, et la seule chose que j'ai pensée, c'est que j'avais froid aux pieds. On nous a rendu nos habits d'avril, ceux du jour de l'arrestation, une redingote de printemps à Noël, et huit mois de cachot ne réchauffent pas.

Nous nous sommes revus dans la cour de la forteresse, ce matin, avant les voitures, pour la première fois depuis huit mois ; nous nous sommes embrassés, on a ri, il y en a qui avaient de la barbe jusqu'aux yeux. Puis les voitures fermées, un gendarme chacun, et par la vitre la ville qui va au travail. J'ai gratté le givre avec l'ongle pour voir la Neva.

Maintenant l'échafaud, drapé de noir, quatre marches ; trois poteaux gris devant, de la hauteur d'un homme. Les troupes en carré, trois mille capotes, la buée qui sort de trois mille bouches. Derrière, le peuple ; devant, une église, dont la coupole prend le soleil qui monte ; elle est la seule chose chaude à dix verstes. Le prêtre passe avec la croix. Il parle de la mort, il parle bas. Je baise la croix. Elle est froide comme une pièce de monnaie. Je ne sais pas si je crois ; je sais que je la baise. On verra si ça compte.

On nous passe les chemises. Des chemises blanches, longues, avec un capuchon, les manches pendent plus bas que les mains ; c'est un linceul qui se porte debout. On me met à genoux ; un soldat brise un sabre au-dessus de ma tête, deux morceaux, le bruit d'une branche en hiver : voilà que je ne suis plus noble, ce qui ne change rien au froid. Petrachevski, Mombelli, Grigoriev : on les prend. On les attache aux poteaux, on rabat les capuchons. Grigoriev tremble ; il tremblait déjà en avril. Le peloton. En joue.

Je suis le sixième. On appelle par trois. Donc la seconde fournée. Donc une minute.

Je pensais qu'on pense à sa vie. On ne pense pas à sa vie. On pense à la minute ; elle est immense. Je la partage, comme un avare : un tiers pour les adieux, un tiers pour moi, un tiers pour regarder. Les adieux : Plechtcheïev à ma droite, Dourov à ma gauche, je les embrasse à travers le linceul, trois fois, à la russe ; la toile sent le neuf. Moi : Micha. Mon frère. Toi seul, à la fin ; pas Dieu, pas la Russie, pas les livres : toi, et je sais seulement maintenant combien. Tu as tes enfants, Émilie ; on t'a relâché ; tu ne me verras pas mourir, c'est déjà ça. Regarder : la coupole. Les rayons sur l'or. Dans une minute je serai ce rayon, ou je ne serai rien ; les deux sont impossibles, et l'un des deux va arriver. Voilà ce qui est insupportable : pas la balle ; le sûr. Sur un champ de bataille on espère jusqu'au bout ; ici on a lu la sentence, et le prêtre a parlé bas.

Et une idée me vient, la dernière, si laide et si vraie que je la garderai si je survis, et que je la mettrai dans la bouche d'un homme meilleur que moi : et si je ne mourais pas ? Si on me rendait la vie ? Alors quelle infinité ! Chaque minute serait un siècle, je ne perdrais rien, je compterais tout, je ne dépenserais pas une seconde pour rien. Ce n'est pas une prière, c'est de la rage. La rage d'un homme qui a tout dépensé : quatre ans de gloire ratée depuis Les Pauvres Gens, la nuit où Nekrassov est venu me réveiller à quatre heures pour me dire qu'un nouveau Gogol était né, et j'y ai cru, et j'ai écrit à Micha que ma gloire ne serait jamais plus grande ; elle ne l'a pas été ; l'épigramme de Tourgueniev, le bouton sur le nez de la littérature ; les cinq cents roubles que je dois à Spechnev, mon Méphistophélès, qui est là, à quelques pas, et qui ne me réclamera rien. Je lui ai dit tout à l'heure : nous serons avec le Christ. Il a répondu : une poignée de poussière. Il ne tremble pas. Il tient un cercle que les juges n'ont pas trouvé, sept hommes, une presse à imprimer dans un placard ; j'en suis ; je n'ai rien dit ; ils me tuent pour la lettre de Belinski, qui est le moindre de mes crimes. Et mon père, mort dans un champ de Darovoïe il y a dix ans, dont on dit que ses paysans l'ont tué, et à qui j'avais réclamé de l'argent, un mois avant, pour du thé et des bottes.

Le tambour. Il roule. Le capuchon de Petrachevski est mal mis, je vois son menton. Un cavalier traverse le carré, un aide de camp, un papier blanc à la main ; les fusils se relèvent ; on détache les trois ; l'auditeur reprend son cahier. Sa Majesté Impériale, dans sa clémence, nous accorde la vie. Quatre ans de bagne, puis soldat. Petrachevski : à perpétuité ; on lui met les fers sur place, on lui jette le manteau gris, un traîneau l'attend, il part tout de suite, il ne rentre même pas à la forteresse. Grigoriev regarde les fusils ; il ne comprend pas ; il ne comprendra plus jamais.

Je vis. Il y a du soleil. Ce soir on me donnera une plume, une fois, pour Micha, et j'écrirai ce que je viens de comprendre et que je ne comprendrai plus dans dix ans : la vie est partout la vie, la vie est en nous et non dehors ; être un homme parmi les hommes ; cette tête qui créait, on l'a déjà coupée de mes épaules, il reste le cœur, la chair et le sang qui peuvent aimer et souffrir ; chaque minute pourrait être un siècle de bonheur. On voit le soleil ! Je l'écrirai avec le point d'exclamation. Et je perdrai les minutes, une à une, comme tout le monde. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui j'ai froid aux pieds et je le sens, et c'est tout ce que je demande.


Le 24 décembre à minuit, dix livres de fers aux pieds, il partit en traîneau ouvert pour Omsk ; à Tobolsk, les femmes des décembristes lui glissèrent un Évangile avec dix roubles cachés dans la reliure, seul livre du bagne, gardé jusqu'à la fin. Quatre ans de maison des morts, cinq de plus comme soldat à Semipalatinsk, l'épilepsie, un premier mariage malheureux, le retour, les dettes, la roulette à Wiesbaden et à Baden-Baden, où il mit en gage l'alliance et les robes de sa seconde femme ; et les livres, tous après : Crime et Châtiment, L'Idiot, où il prêta ses minutes à Mychkine, Les Démons, où Spechnev devint Stavroguine, Les Frères Karamazov, avec le père tué. À la femme de l'Évangile, il écrivit en 1854 : « je suis un enfant du siècle, un enfant de l'incroyance et du doute, et je le resterai jusqu'à la tombe... si l'on me prouvait que le Christ est hors de la vérité, je préférerais rester avec le Christ plutôt qu'avec la vérité ». Il mourut le 28 janvier 1881, à cinquante-neuf ans, d'une hémorragie ; le matin, il fit ouvrir au hasard par sa femme l'Évangile de Tobolsk : « Jean le retenait... Laisse faire maintenant » ; il dit : « tu entends, ne me retiens pas, cela veut dire que je vais mourir ». Des dizaines de milliers de personnes suivirent le cercueil. Grigoriev ne retrouva jamais la raison ; Petrachevski mourut en Sibérie en 1866 ; l'église dont il avait regardé la coupole fut démolie en 1933. Et à la question posée dans L'Idiot, « qu'a-t-il fait ensuite de cette richesse ? a-t-il vécu en comptant chaque minute ? », il avait fait répondre : « Oh non, il me l'a dit lui-même : il a perdu beaucoup, beaucoup de minutes. »

Le vrai et la légende

De sa main

La lettre à son frère Mikhaïl du 22 décembre 1849, écrite le soir même dans sa cellule du ravelin Alexeïevski, avec la plume qu'on lui a prêtée pour une fois : « Aujourd'hui, 22 décembre, on nous a conduits sur la place Semenovski. Là on nous a lu à tous la sentence de mort, on nous a fait baiser la croix, on a brisé une épée au-dessus de nos têtes et on nous a mis notre toilette de mort, des chemises blanches. Ensuite on en a placé trois au poteau pour l'exécution. J'étais le sixième ; on appelait par trois ; j'étais donc dans la seconde fournée, et il ne me restait pas plus d'une minute à vivre. Je me suis souvenu de toi, mon frère, de tous les tiens ; au dernier moment, toi, toi seul étais dans mon esprit, et j'ai su alors seulement combien je t'aime, mon frère chéri. J'ai eu le temps d'embrasser Plechtcheïev et Dourov, qui étaient à côté, et de leur dire adieu. Enfin on a battu la retraite, on a ramené ceux qui étaient attachés aux poteaux, et on nous a lu que Sa Majesté Impériale nous accordait la vie. » Puis : « Frère, je ne suis ni découragé ni abattu. La vie est partout la vie, la vie est en nous-mêmes et non dans l'extérieur. Il y aura des hommes près de moi, et être un homme parmi les hommes et le rester toujours, ne pas se laisser abattre ni tomber quels que soient les malheurs, voilà la vie, voilà sa tâche... Cette tête qui créait, qui vivait de la vie supérieure de l'art, cette tête a déjà été coupée de mes épaules... Mais il me reste mon cœur, et la même chair et le même sang, qui peuvent aussi aimer, et souffrir, et désirer, et se souvenir, et c'est tout de même la vie. On voit le soleil ! » Et : « Quand je me retourne sur le passé et que je pense à tout le temps perdu en vain, perdu en égarements, en erreurs, en oisiveté, en incapacité de vivre, comme je ne l'ai pas estimé, combien de fois j'ai péché contre mon cœur et mon esprit, mon cœur saigne. La vie est un don, la vie est le bonheur, chaque minute pourrait être un siècle de bonheur... Frère, je te jure que je ne perdrai pas l'espérance et que je garderai purs mon esprit et mon cœur. » L'Idiot (1868), le récit de Mychkine, que Dostoïevski a désigné à sa femme et à Sofia Kovalevskaïa comme le sien : les cinq minutes partagées, deux pour les adieux, deux pour soi, une pour regarder ; la coupole dorée qui prend les rayons ; « et si je ne mourais pas ? si la vie revenait, quelle infinité ! je changerais chaque minute en un siècle, je ne perdrais rien » ; l'idée devenue rage, au point de souhaiter qu'on le fusille au plus vite ; le pire n'étant pas la balle mais la certitude, « sur un champ de bataille on espère jusqu'au bout » ; et, à la question « qu'a-t-il fait ensuite de cette richesse ? », la réponse : « oh non, il me l'a dit lui-même, il a perdu beaucoup, beaucoup de minutes ». Le Journal d'un écrivain (1873) : « la sentence de mort par fusillade... ne fut pas une plaisanterie... nous avons vécu dix terribles, infiniment terribles minutes dans l'attente de la mort » ; (1877) la nuit de mai 1845 où Nekrassov et Grigorovitch, ayant lu Les Pauvres Gens d'une traite, vinrent le réveiller à quatre heures du matin, et Nekrassov chez Belinski : « un nouveau Gogol nous est né ». La lettre à Mikhaïl de novembre 1845 : « ma gloire est à son apogée... jamais, je crois, elle ne sera plus grande ». La lettre au père du 10 mai 1839, réclamant de l'argent pour le thé, les bottes et le camp, un mois avant sa mort. La lettre à Natalia Fonvizina de février 1854 : « je suis un enfant du siècle, un enfant de l'incroyance et du doute, et je le resterai jusqu'à la tombe... si l'on me prouvait que le Christ est hors de la vérité, et qu'il fût réellement vrai que la vérité est hors du Christ, je préférerais rester avec le Christ plutôt qu'avec la vérité ». Les dépositions devant la commission d'enquête, où il défend la lecture de la lettre de Belinski et ne dit pas un mot du cercle de Spechnev.

Documenté (par des tiers)

Les souvenirs des condamnés (Akhcharoumov, Lvov, Kachkine), le dossier de l'affaire, les historiens (Joseph Frank surtout). L'arrestation dans la nuit du 22 au 23 avril 1849 ; huit mois au ravelin ; la commission militaire qui prononce la mort, l'Auditoriat général qui recommande la commutation, et le scénario de la fausse exécution arrêté par Nicolas Ier lui-même, tambour compris, la grâce devant être lue au dernier instant. Les vêtements d'avril rendus par vingt degrés de froid ; les retrouvailles dans la cour de la forteresse, les embrassades, les barbes de huit mois ; les voitures fermées, un gendarme dans chacune ; l'échafaud drapé de noir sur le champ de manœuvre du régiment Semenovski, les trois poteaux, les troupes en carré, la foule, le soleil levant ; la lecture des sentences, une demi-heure, tête nue ; le prêtre, la croix baisée par tous ; les linceuls blancs à capuchon et longues manches ; les épées brisées sur la tête des nobles agenouillés ; Petrachevski, Mombelli et Grigoriev attachés aux poteaux, capuchons rabattus ; le peloton en joue ; le tambour ; l'aide de camp arrivant avec la grâce ; Petrachevski enferré sur la place, revêtu du manteau de bagnard et parti aussitôt en traîneau pour la Sibérie ; Grigoriev fou pour le reste de sa vie. Le mot à Spechnev, « nous serons avec le Christ », et sa réponse, « une poignée de poussière » (Lvov). Le cercle secret de Spechnev, sept hommes et une presse clandestine, dont Dostoïevski était, et que l'enquête n'a jamais découvert : Frank note que sa découverte aurait fait de la sentence autre chose qu'une mise en scène. Les cinq cents roubles dus à Spechnev, « mon Méphistophélès » (au Dr Ianovski). L'épigramme de Tourgueniev et Nekrassov, 1846, « le bouton sur le nez de la littérature ». La visite de Mikhaïl et Milioukov le 24 au soir, Dostoïevski gai (« il y a des hommes aussi au bagne ») ; le départ à minuit en traîneau ouvert, dix livres de fers aux pieds ; à Tobolsk, les femmes des décembristes et l'Évangile avec dix roubles cachés dans la reliure, seul livre du bagne, gardé toute sa vie et donné à son fils en mourant. L'église de la Présentation, dont il regardait la coupole, démolie en 1933.

Contesté, légende

L'assassinat du père par ses paysans en juin 1839 (version familiale ; l'enquête conclut à l'apoplexie ; Freud en fit le nœud de l'œuvre, Frank en doute). La première crise d'épilepsie « à l'annonce de la mort du père » (légende ; les crises attestées viennent plus tard). Une minute (la lettre), cinq (Mychkine), dix (1873) : lui-même n'a jamais fixé le chiffre. Les mots de Petrachevski sur l'échafaud, le froid exact, la coupole dorée ou non.

Le dispositif

Le temps réel, pour la première fois dans la série, parce que c'est le seul cas où l'homme n'a pas eu le temps du bilan : de la lecture des sentences à la grâce, sur l'échafaud, avec ce qu'il a dit lui-même de ces minutes. Voix de vingt-huit ans, nerveuse, fiévreuse, en phrases courtes, qui revient sans cesse au corps (les pieds, la toile, la croix froide) ; un texte plus court que les autres, à la taille de la minute. Ce qu'il dit de la place, des chemises, des trois poteaux, du partage des minutes, de la coupole, de la rage, de Spechnev, de Nekrassov, du père est adossé aux sources ; le reste est imaginé et assumé.