Léonard de Vinci
La dernière dissection, Clos Lucé, avril 1519
8 min
Cette histoire n'a pas encore de narration audio.
La narration se fabrique. Lisez en attendant : elle apparaîtra en bas de cette page dans une dizaine de minutes, et restera pour tout le monde.
Manoir du Clos Lucé, Amboise, nuit de la fin avril 1519. Le testament est signé depuis quelques jours ; la mort viendra le 2 mai.
J'ai signé mon testament devant notaire, la veille de Pâques. Mon père était notaire ; il a couché tout Florence sur ses registres et n'a jamais pu m'inscrire sur celui de sa famille : on n'enregistre pas un bâtard. Il m'aura fallu soixante-sept ans pour entrer en bonne forme dans un acte. Tout y est réglé, article par article : mes manuscrits à Francesco, qui est fidèle ; sa part de vigne à Salaì, qui ne l'est pas ; un habit de bon drap noir à Mathurine, qui me fait la soupe. J'ai mis dans mes biens l'ordre que je n'ai jamais su mettre dans mes papiers. Puis la maison s'est endormie, et j'ai rouvert un carnet.
Note ce soir, de la main gauche, la seule qui me reste : dernière anatomie. J'ai écrit un jour, entre deux études sur le vol : décris la langue du pic. Personne ne me l'avait commandé, personne n'en avait l'usage ; il fallait que je sache, voilà tout. J'ai décrit la langue du pic et la mâchoire du crocodile, empli de cire les chambres du cerveau, demandé pourquoi le ciel est bleu, dessiné mille fois comment l'eau se tresse en passant l'obstacle. Il manque une pièce à la collection. Fais-toi montrer Léonard. Ouvre-le comme les autres, à une chandelle, sans dégoût et sans flatterie, et note ce que tu vois, non ce que tu voudrais voir.
Ce qu'on voit d'abord : un fils de personne. Un notaire de Vinci, une paysanne qu'on maria ailleurs dès que possible ; entre les deux, moi, élevé dans la maison du grand-père. Ni latin ni grec : l'université ne s'ouvre pas aux bâtards, et les lettrés me l'ont fait payer toute ma vie. Homme sans lettres, disent-ils. J'ai fini par signer ainsi. Ils citent des livres qui citent des livres, une chaîne de morts qui se répètent ; moi je cite ma maîtresse, l'expérience, qui fut la leur avant d'avoir des greffiers. Mon premier souvenir n'est pas une leçon. C'est un milan qui descend sur mon berceau, m'ouvre la bouche et me frappe les lèvres de sa queue. Souvenir ou songe, je l'ai noté sans trancher, au milieu de mes machines volantes. J'ai passé ma vie à tenter de rendre à cet oiseau sa visite.
À Florence, chez Verrocchio, j'ai appris le bronze, la draperie, l'aile des anges. À vingt-quatre ans, une lettre anonyme glissée dans une boîte de dénonciation m'a traîné devant l'Office de nuit ; deux mois sous une accusation qui peut mener un homme au feu, puis l'affaire classée, faute de témoins. Je n'en dirai pas plus, même ici. J'ai rempli des milliers de pages sur la lumière, l'eau et les os ; sur l'amour, mes carnets se taisent, et je les laisse se taire. Un seul mot, parce que cette nuit est à la vérité : la peur de ces deux mois ne m'a jamais tout à fait quitté. J'ai appris à vivre montré et illisible, comme mon écriture, qui court à rebours et qu'un miroir seul redresse. On y a cherché un chiffre secret ; ce n'est qu'une commodité de gaucher. Mais j'avoue que l'illisible m'arrangeait.
À Milan, je me suis vendu par lettre au duc : neuf articles sur les ponts, les mines, les bombardes et les chars couverts ; au dixième, en queue, comme on avoue une faiblesse : je sais aussi peindre. Le siècle voulait des ingénieurs. Le duc m'a donné son cheval à faire, le plus grand bronze du monde, à la gloire de son père. Dix-sept ans de dessins, de moules, de calculs de coulée ; une argile de sept mètres dressée dans la cour, que Milan venait voir comme une merveille. Puis les Français ont marché, et mon bronze est parti fondre des canons. Les canons n'ont pas sauvé le duc. Les archers gascons, en entrant dans la ville, ont pris mon cheval pour cible d'exercice. Je n'ai pas maudit ces soldats : ils faisaient ce que fait la guerre, qui est de préférer l'arme à l'ouvrage. J'ai plié mes dessins. Le plus grand bronze du monde tient aujourd'hui dans un carton, chez Francesco.
Le réfectoire, à côté, m'a pris autrement. La fresque exige qu'on peigne vite, sur l'enduit frais du jour, sans repentir ; or je repeins chaque doute, je reviens, j'attends qu'un visage mûrisse. J'ai donc inventé ma propre préparation pour peindre lentement sur le mur sec, en homme libre. Le mur a reçu ma peinture comme une greffe qui ne prend pas. Des voyageurs me rapportent, avec des précautions de médecins, qu'elle se gâte ; les moines mangent leur soupe sous mon Christ qui s'écaille. J'ai voulu la lenteur sur un mur qui exigeait la hâte. Note la loi, elle vaut partout : le support commande, et je n'ai jamais accepté d'être commandé.
Les morts, maintenant. J'en ai ouvert trente, l'hiver, quand les chairs pardonnent. À l'hôpital de Florence, un vieillard qui se disait centenaire m'a parlé doucement, assis dans son lit, sans autre mal que d'être las ; il s'est éteint sans un geste, comme une chandelle qu'on ne mouche pas. Une heure après, je l'ouvrais, pour voir la cause d'une mort si douce. J'ai trouvé les canaux du sang durcis, rétrécis, à sec, et j'ai noté que personne avant moi n'avait décrit cette soif des artères. Je cherchais autre chose, pourtant. Je cherchais où loge l'âme ; j'ai trouvé des valves, des chambres, des poulies. À chaque coupe le sacré reculait sans disparaître : il changeait d'étage. À Rome, un pape m'a fermé l'hôpital sur la plainte d'un assistant ; les jeunes couvraient les murs, Raphaël, Michel-Ange, et moi je n'avais plus droit ni aux murs ni aux morts. J'ai écrit dans une marge : les Médicis m'ont créé et détruit. Je ne sais plus ce que je voulais dire au juste ; c'était vrai dans les deux sens.
Vient la pièce que personne n'a vue. On dira que je n'ai pas aimé, puisque je n'en ai rien écrit. On lira mal. J'ai tenu mes comptes, et mes comptes sont mon journal. Quand ma mère est venue mourir chez moi à Milan, vieille paysanne montée chez un peintre de cour, je n'ai su écrire que la liste : le drap, les cierges, les porteurs, les prêtres, le prix de chaque chose. Une colonne de dépenses pour solde de tout chagrin. Et Salaì. Il est entré chez moi à dix ans, beau comme on n'a pas le droit de l'être, et il volait dès la première semaine ; j'ai tout consigné, dates et sommes, et dans la marge : voleur, menteur, têtu, goinfre. Je l'ai gardé près de trente ans. J'ai noté chaque manteau que je lui offrais, chaque chemise, jusqu'aux souliers. Qu'on lise ces colonnes comme on voudra. C'est le seul texte que j'aie laissé sur la tendresse, et il est exact.
Voilà le viscère central ; nomme-le. Dans dix marges, sur vingt ans, la même question de ma main : dis-moi si jamais une chose fut faite. Compte, puisque tu sais compter. L'Adoration des Mages, laissée en dessous ; le Jérôme, laissé en cri ; la bataille d'Anghiari, abandonnée au mur ; le cheval, mort avant de naître ; le traité de la peinture, mille feuillets sans reliure ; les machines volantes, restées au sol. Les petits maîtres achèvent, eux. Leurs madones sèchent dans les délais, leurs commanditaires paient sans procès. Moi, on m'a payé pour finir et j'ai découvert à la place. Je connais mon mécanisme, je l'ai disséqué comme le reste : achever, c'est cesser de voir. La chose vue déborde toujours la chose faite ; au moment de fermer, je vois ce qui manque, et ce qui manque est un monde. Alors j'ouvre un autre carnet. Ma curiosité a toujours été plus forte que ma parole. Que celui qui n'a jamais promis me juge.
Il reste une planche au dossier : la dame. Un marchand de Florence m'a commandé le portrait de sa femme il y a seize ans ; il ne l'aura jamais. Elle est ici, dans ma chambre, à trois pas de cette table. Je la retouche depuis seize ans, un glacis par saison, des ombres plus minces qu'une haleine. Elle n'est pas finie ; elle n'est pas à vendre ; elle n'est pas à lui. C'est ma réponse à la question des marges : une seule chose au monde que je n'ai pas lâchée, précisément parce que je ne l'ai pas finie. Le jeune roi vient s'asseoir devant elle et m'écoute. Ce garçon m'a donné un manoir, une pension et un titre pour le seul travail de penser devant lui. Les princes d'Italie me demandaient des machines ; lui me demande ce que je pense. Il fallait passer les Alpes à soixante-quatre ans pour être enfin payé à être, et non à faire.
Referme le sujet. La main droite pend depuis deux ans ; l'anatomiste sait lire une main, celle-ci a fini son office. La gauche dessine encore : des déluges, depuis des mois, l'eau en boucles qui reprend les villes, les chevaux, les arbres, tout ce que j'ai regardé de si près. On y verra une prophétie. C'est plus simple : j'ai aimé l'eau par-dessus tout, j'ai passé ma vie à dessiner comment elle se noue, et je dessine maintenant comment elle dénoue. La géométrie m'attend sur la table, un problème de lunules commencé hier. Elle est éternelle ; elle attendra. En bas, Mathurine crie que la soupe est servie, et la soupe, elle, refroidit. J'y vais.
Il mourut le 2 mai 1519, à soixante-sept ans. Vasari le fit mourir dans les bras de François Ier ; les registres de la cour placent plutôt le roi à Saint-Germain-en-Laye ce jour-là, et le débat n'est pas clos. Francesco Melzi rapporta les carnets en Italie et passa le reste de sa vie à vouloir les ordonner sans y parvenir : l'inachèvement était contagieux, et le Traité de la peinture ne parut qu'en 1651, cent trente-deux ans plus tard. Après Melzi, les pages furent dispersées, vendues, découpées aux ciseaux par un sculpteur du roi d'Espagne qui les recollait par thèmes ; il en survit environ sept mille, la moitié peut-être, peut-être le quart. En 1994, l'un de ces carnets est devenu le manuscrit le plus cher du monde, acheté trente millions de dollars par Bill Gates ; en 1999, Milan a érigé un cheval de bronze fondu d'après ses dessins, cinq siècles après la réquisition ; et le portrait jamais livré, jamais fini, jamais vendu est aujourd'hui le tableau le plus regardé de la terre, derrière sa vitre. À la question de ses marges, dis-moi si jamais une chose fut faite, le monde répond depuis cinq cents ans en finissant ses œuvres à sa place. Et la dernière ligne connue de sa main n'est ni une maxime ni une prière : une étude de géométrie qui s'arrête au milieu d'une page sur ces mots, et cetera, parce que la soupe refroidit.
Le vrai et la légende
De sa main : environ sept mille pages, et presque jamais l'intime
Le Codex Atlanticus, les fonds de Windsor, l'Arundel, le Leicester, les manuscrits de Madrid retrouvés en 1967 ; l'écriture en miroir de gaucher (une commodité, pas un code : il écrivait à l'endroit quand c'était pour autrui) ; la lettre-CV au duc Ludovic Sforza (neuf articles d'ingénierie militaire, la peinture mentionnée au dixième) ; le souvenir du milan sur le berceau, noté au milieu des études sur le vol ; la signature revendiquée « omo sanza lettere » (homme sans lettres) et l'éloge de l'expérience contre les citations de livres ; la note « décris la langue du pic » ; la question répétée dans les marges « dimmi se mai fu fatta alcuna cosa » (dis-moi si jamais une chose fut faite) ; la marge sur Salaì (« voleur, menteur, têtu, goinfre ») et les listes de vêtements offerts ; la liste des frais d'obsèques d'une « Caterina » morte chez lui à Milan en 1495 ; « les Médicis m'ont créé et détruit » (Codex Atlanticus) ; le compte rendu d'autopsie du vieillard de Santa Maria Nuova « pour voir la cause d'une mort si douce » (première description connue de l'artériosclérose) ; et, sur un feuillet de géométrie de la période française souvent présenté comme sa dernière page (prudence sur le superlatif), l'étude qui s'interrompt sur « et cetera, parce que la soupe refroidit ». Il note tout, sauf lui : le « je » de ce texte est donc imaginé, adossé à ses vraies notes.
Documenté / large consensus
naissance illégitime à Vinci en 1452 (ser Piero, notaire, et Caterina, paysanne, mariés chacun de son côté peu après) ; pas de formation latine ; l'atelier de Verrocchio ; la dénonciation anonyme d'avril 1476 pour sodomie devant les Ufficiali di Notte, classée en juin faute de témoins (sa vie intime réelle demeure inconnue : il n'en a rien écrit) ; le monument équestre des Sforza (l'argile de sept mètres exposée à Milan, le bronze réquisitionné en 1494 pour fondre des canons face à Charles VIII, le modèle pris pour cible par les archers gascons en 1499) ; la Cène peinte a secco par refus de la hâte de la fresque, et déjà « commençant à se gâter » en 1517 au témoignage d'Antonio de Beatis ; une trentaine de dissections, puis l'interdiction romaine sur plainte d'un assistant ; Rome 1513-1516 chez les Médicis pendant que Raphaël et Michel-Ange couvrent les murs ; Salaì (Gian Giacomo Caprotti) entré en 1490 à dix ans, gardé près de trente ans, la moitié de la vigne au testament ; la « Caterina » de 1495 (lecture majoritaire : sa mère venue mourir chez lui ; débattu) ; François Ier : le manoir du Clos Lucé, une pension, le titre de premier peintre, ingénieur et architecte du roi ; la paralysie de la main droite attestée dès 1517 (de Beatis : on n'attend plus de lui de belles choses ; il dessinait de la gauche) ; les dessins de déluges des dernières années ; le végétarisme rapporté de son vivant (lettre d'Andrea Corsali, 1516) ; le testament du 23 avril 1519, veille de Pâques (les manuscrits à Francesco Melzi, la vigne partagée entre Salaì et le serviteur Battista, un habit de bon drap noir à la chambrière Mathurine) ; la Joconde commandée vers 1503, jamais livrée au commanditaire, emportée en France ; la mort le 2 mai 1519.
Contesté / légende
la mort dans les bras de François Ier (Vasari ; les registres placent plutôt le roi à Saint-Germain-en-Laye, le débat n'est pas clos) ; le « vautour » du berceau, sur lequel Freud a bâti son essai de 1910 : erreur de traduction, nibbio est un milan ; l'autoportrait à la sanguine de Turin (identification débattue) ; les oiseaux achetés en cage pour être libérés (Vasari, plausible, invérifiable) ; la force qui tordait les fers à cheval (Vasari) ; les dernières paroles de repentir (« j'ai offensé Dieu et les hommes parce que mon travail n'a pas atteint la qualité qu'il aurait dû » : Vasari encore, invérifiable, mais si bien accordées à ses marges qu'on comprend la tentation).
Le dispositif
La dernière dissection, et l'anatomiste se prend pour ultime sujet : une nuit d'avril 1519, la main droite morte, le testament déjà signé. La voix change de tout ce qui précède : fluide, concrète, des impératifs qu'il se donne à lui-même comme dans ses vrais carnets (« décris », « fais-toi montrer », « note la loi »), et la tendresse cachée dans les colonnes de comptes, seul journal intime qu'il ait tenu.