Sénèque

La dernière dictée, villa des faubourgs de Rome, avril 65

10 min

Villa de Sénèque, à quatre milles de Rome, une nuit d'avril 65. La conjuration de Pison vient d'être découverte, les exécutions ont commencé. Un centurion a signifié à Sénèque, environ soixante-huit ans, ancien précepteur et ministre de Néron, l'ordre de mourir. Les veines des bras sont ouvertes. Il a fait entrer ses secrétaires.

Écris.

Et d'abord ceci, pour qui lira : je m'appelle Lucius Annaeus Seneca. J'ai enseigné les lettres à l'empereur, puis ce qu'on a bien voulu appeler la sagesse ; je l'ai servi huit ans ; je me suis enrichi ; je me suis retiré trop tard. Ce soir, l'empereur m'envoie l'ordre de mourir. Des soldats entourent la maison. J'ai demandé les tablettes de mon testament ; le centurion a dit non : défense de léguer. Il monte la garde sur mon argent et me laisse mes secrétaires. Néron sait compter ; il ne sait pas encore ce qui compte. Il me confisque trois cents millions de sesterces et m'abandonne la seule monnaie dont je sois vraiment riche. Toi, prends. Un homme peut dicter avec les veines ouvertes : la voix est la dernière chose qui saigne.

Le tribun est arrivé à l'heure du dîner. Nous étions quatre, ma femme, deux amis, et ce qu'il faut de pain, de fruits et d'eau de source ; depuis un an je ne mange rien qui soit passé par une cuisine, parce qu'on a voulu m'y glisser du poison, et je tiens ma vie des arbres, de la main à la bouche. Note l'ironie, elle m'appartient : quarante ans que je prêche la frugalité dans des jardins dont on me reprochait qu'ils surpassent ceux du prince, et c'est la peur, à la fin, qui m'a rendu conforme à mes livres. Le tribun m'a interrogé : un dénonciateur me prête un mot, j'aurais dit que ma sécurité s'appuyait sur celle du chef du complot. J'ai répondu que je n'avais aucune raison de mettre le salut d'un particulier au-dessus du mien, et que la flatterie n'a jamais été mon génie, ce que Néron sait mieux que personne. Réponse d'avocat ; j'ai toujours répondu en avocat. Le tribun est reparti au galop porter mes phrases au palais ; il est revenu sans entrer ; l'ordre a passé la porte dans la bouche d'un centurion, sans lettre et sans sceau. J'ai connu des messagers plus fiers de leur message. Alors j'ai dit à mes amis, qui pleuraient déjà, que je leur laissais le seul bien qui me restât, et le plus beau : l'image de ma vie.

La phrase a porté. Je sais quand mes phrases portent ; je le sais depuis cinquante ans, c'est mon métier et c'est ma maladie. Et voici l'aveu qui commande tout ce que je vais te dicter, la seule ligne que je défends d'avance contre tout correcteur : en la disant, je me suis entendu la dire. Le sang coulait déjà, et la période tenait. Je meurs comme j'ai vécu, en surveillant mes cadences. Écris-le tel quel. On a assez reproché son style à ma vie ; qu'on sache que le style me le rend bien : lui non plus ne me lâche pas.

L'image de ma vie, donc. Mais une image se lègue comme une terre : avec ses charges. Faisons l'inventaire. J'ai été usurier, je sais faire un inventaire.

Trois cents millions de sesterces. Un accusateur a demandé en plein Sénat par quelle sagesse, par quels préceptes, je les avais amassés en quatre ans de faveur. J'ai répondu par un livre. Le livre était habile ; la question était bonne ; elle est toujours bonne. J'y disais que le sage n'est pas l'ennemi des richesses, qu'il les tient sans y tenir, qu'elles logent chez lui en hôtes et non en maîtres. Puis j'ai saigné d'intérêts l'Italie et les provinces, jusqu'aux plus neuves, et j'ai rappelé mes fonds quand il m'a plu, comme on retire une échelle. Mes hôtes tenaient la maison.

Plus lourd. Quand l'empereur a fait tuer sa mère, il a fallu l'expliquer au Sénat. La lettre est partie sous son nom ; les mots étaient de moi. J'y montrais Agrippine conspirant contre son fils, un poignard trouvé sur son messager, et jusqu'au naufrage manqué compté parmi les faveurs des dieux. Les pères conscrits ont décrété des actions de grâces, et rangé l'anniversaire de la morte parmi les jours néfastes. J'avais bien écrit. Voilà ce que j'ai fait, une fois, du métier de bien écrire : le meurtre d'une mère, mis au propre. On me demandera pourquoi je suis resté. Parce que je croyais qu'en restant je retenais le pire. C'est la phrase que se disent tous ceux qui restent ; je l'ai crue d'abord, ensuite je n'ai fait que la répéter. Et le pire n'avait pas attendu : avant la mère il y avait eu le frère, le fils de Claude, un enfant à la veille de ses quatorze ans, mort à table dans une gorgée d'eau fraîche, et j'ai continué de m'asseoir à cette table ; après le deuil il y a eu des largesses, des maisons, des jardins ; j'ai regardé mes mains : elles avaient déjà pris.

Plus ancien, plus mesquin, le même homme. Exilé huit ans en Corse pour un adultère que je n'ai pas commis, j'en avais commis d'autres, la justice est myope sans être aveugle, j'ai écrit pour rentrer. Une consolation à un affranchi qui venait de perdre son frère : deux larmes pour le frère, vingt éloges pour le maître de l'affranchi. Claude mort, j'ai écrit la farce de sa montée chez les dieux, et Rome a ri. Le même stylet a fait les deux textes, à dix ans de distance. C'est cela, une carrière. N'ajoute pas d'excuse : qui s'excuse deux fois a menti deux fois.

Tu pleures ? Tu écris et tu pleures. Tout à l'heure j'ai grondé mes amis : où sont vos préceptes, où est cette raison que nous armons depuis tant d'années contre les coups du sort ? Qui pouvait ignorer la cruauté de Néron ? Après la mère et le frère, il ne lui restait qu'à ajouter le maître ; le tableau manquait d'un philosophe. La réprimande a fait son effet : elle était prête depuis des années. Voilà ce qui m'humilie ce soir, et prends-le mot à mot : je n'improvise même pas mon dernier soir. J'ai écrit que nous mourons chaque jour, que tout le temps déjà vécu, la mort le tient déjà. J'ai écrit que qui a appris à mourir a désappris à servir. J'ai écrit à Lucilius, qui est en Sicile et qui lira ceci comme le reste, d'écarter l'opinion des hommes et jusqu'à mes propres livres : c'est la mort qui prononcera sur moi. Et j'ai ajouté ceci, qu'on gravera en face de ces pages pour qu'elles se tiennent tranquilles : le discours est brave, même chez les plus lâches ; ce qu'on a fait paraît quand on rend l'âme. Elle prononce. J'écoute. Et j'entends surtout que mon sang est lent.

Car mon corps aura été stoïcien avant moi, et mieux que moi. Sec, économe, nourri d'eau et de fruits : on lui ouvre les veines, il refuse la dépense. On a taillé les bras, puis les jambes, puis les jarrets ; le sang vient goutte à goutte, en débiteur chicaneur. La douleur est venue, elle. Je l'attendais plus franche ; elle est laborieuse, elle fait son travail sans talent. Soixante ans que ce corps répète : enfant, j'étouffais déjà, et les médecins nomment mon mal une méditation de la mort, un essai du dernier souffle. J'ai passé ma vie en répétitions. Jeune, malade, j'ai voulu en finir ; ce qui m'a retenu n'est pas un précepte, c'est la vieillesse de mon père. Je me suis demandé non pas si je saurais mourir avec courage, mais s'il saurait, lui, me regretter avec courage ; il n'aurait pas su ; je suis resté. Toute ma philosophie tient peut-être là, rester pour quelqu'un ; le reste est de la belle prose.

Paulina. J'ai renvoyé ma femme dans l'autre chambre. Elle a voulu mourir avec moi ; elle a tendu les bras au même fer, et je n'ai pas discuté : j'ai trop écrit que mourir est une liberté pour lui voler la sienne. Mais je ne veux pas la voir. Je lui ai dit : je t'ai montré les douceurs de la vie, tu préfères l'honneur de mourir ; je ne t'envierai pas ce bel exemple. C'était bien dit, donc j'avais peur en le disant ; chez moi le bien-dit est l'habit de la peur. La vérité, note-la sans ornement : je ne veux pas voir mourir Paulina. Voilà une phrase sans art. Il m'en restait donc une.

Statius me prépare le poison d'Athènes, celui que la cité versait à ses condamnés, celui de Socrate. C'est moi qui l'ai demandé, et je veux bien qu'on rie : un Espagnol de Cordoue, riche à trois cents millions, qui meurt en costume grec. J'ai vécu en citant ; je meurs de même ; du moins je cite au sommet. Socrate a tenu la coupe en conversant, comme si la mort était un interlocuteur de plus. Il n'a jamais rien écrit, lui. C'est peut-être cela, être sage ; moi j'ai noirci des bibliothèques. J'ai pourtant écrit noir sur blanc : je ne suis pas un sage et, pour nourrir ta malveillance, je ne le serai pas. C'était la ligne la plus vraie de mes livres, et j'y avais encore logé une pointe. On ne se refait pas, même en s'accusant. Le compte des phrases sans art reste donc à une seule, et la nuit avance.

La mort traîne ; elle manque de style, elle aussi. Va pour Athènes. Verse, Statius. Toi, le dernier service : publie ces pages telles quelles, sans me relire. J'ai raturé toute ma vie ; ceci partira sans corrections. Non que je sois enfin sincère : je n'ai plus le temps de mentir, et c'est la seule sincérité que j'aie jamais rencontrée. Écris encore, et ferme : Sénèque est mort sans peur. Relis. ... Laisse. Si ma main pouvait tenir un stylet, elle raturerait « sans peur » ; elle ne peut plus. La phrase restera. C'est ainsi qu'on finit sage : par défaillance des mains.


Le poison d'Athènes ne fit rien : les membres déjà froids, le corps fermé. Il entra alors dans un bassin d'eau chaude, aspergea les esclaves les plus proches en disant qu'il offrait cette eau en libation à Jupiter Libérateur ; porté ensuite dans une étuve, il fut étouffé par la vapeur. On le brûla sans cérémonie, comme il l'avait prescrit dans un codicille écrit au temps où il était, dit Tacite, trop riche et trop puissant. Néron, qui n'avait rien contre Paulina, fit bander ses plaies : elle vécut encore quelques années, d'une pâleur qui disait le sang perdu. Le neveu, Lucain, saigné à son tour dans la même répression, mourut en récitant ceux de ses propres vers où un soldat blessé se vide de son sang : dans cette famille, on mourait en littérature. Trois ans plus tard, Néron traqué se tua en pleurant sur lui-même : quel artiste meurt avec moi. Les pages dictées furent publiées et lues ; cinquante ans après, Tacite les jugeait trop connues pour les redire dans ses mots ; puis Rome les a laissées se perdre. Le Moyen Âge, qui copiait Sénèque avec dévotion, lui rendit des dernières pages à sa façon : quatorze lettres échangées avec saint Paul, un faux si pieux que saint Jérôme rangea le suicidé de Néron parmi les auteurs de l'Église. Ses vraies dernières lignes sont perdues, de fausses ont pris leur place ; entre les deux survit, intact, le seul legs que le centurion n'a pas su confisquer : l'image d'une vie.

Le vrai et la légende

De sa main

Les 124 Lettres à Lucilius conservées (écrites vers 62-65, Lucilius étant alors procurateur de Sicile ; la collection est mutilée, un livre XXII est cité par Aulu-Gelle) : « chaque jour nous mourons » (lettre 24) ; la lettre 26, cœur du dossier : « écarte l'opinion des hommes, écarte les études de toute une vie : c'est la mort qui prononcera sur toi », « le discours est brave, même chez les plus lâches », « ce que tu auras fait paraîtra quand tu rendras l'âme », et « qui a appris à mourir a désappris à servir » ; tout le temps déjà vécu, « la mort le tient » (lettre 1) ; l'asthme que les médecins nomment « méditation de la mort » et que lui préfère appeler d'un mot latin, le souffle court (lettre 54) ; la tentation du suicide dans la jeunesse malade, retenue par la vieillesse de son père très aimant : « j'ai pensé non pas à la vaillance avec laquelle je saurais mourir, mais qu'il ne saurait pas, lui, me regretter vaillamment » (lettre 78). Le De vita beata, réponse publique aux attaques sur sa fortune : le sage possède les richesses sans en être possédé, et « je ne suis pas un sage et, pour nourrir ta malveillance, je ne le serai pas » (chap. 17). Le De brevitate vitae, la phrase double : il faut toute la vie pour apprendre à vivre et, plus étonnant encore, toute la vie pour apprendre à mourir (chap. 7). La Consolation à Polybe (vers 43, d'exil), éloges appuyés de Claude en vue d'un rappel ; l'Apocoloquintose, satire de Claude sitôt mort, que le texte suit dans l'attribution commune (elle tient à une ligne de Dion Cassius, les manuscrits de la satire étant anonymes).

Documenté (par des tiers)

Toute la scène vient de Tacite, Annales XV, 60-64, écrites une cinquantaine d'années après ; la seule source que Tacite nomme dans la chambre est Fabius Rusticus, ami de Sénèque, dont il avertit lui-même ailleurs (XIII, 20) qu'il « incline à surfaire » celui dont l'amitié l'a fait valoir : la plus fameuse mort stoïcienne de Rome nous vient d'un ami du mort. La scène : le retour de Campanie et la villa suburbaine au quatrième milliaire de Rome (la voie n'est pas nommée) ; le tribun Gavius Silvanus, lui-même du complot, qui arrive à la tombée du jour, trouve Sénèque à table avec sa femme Pompeia Paulina et deux amis, l'interroge sur le mot rapporté par le dénonciateur Natalis (« ma sécurité s'appuie sur celle de Pison ») ; la réponse de Sénèque : il n'a aucune raison de mettre le salut d'un particulier au-dessus du sien, et la flatterie n'est pas son génie, « ce que nul ne sait mieux que Néron » ; Silvanus porte le tout à Néron, revient et n'ose pas entrer : c'est un centurion qui signifie l'ordre ; le testament refusé et le mot aux amis (en style indirect chez Tacite) : je vous laisse le seul bien qui me reste, et le plus beau, l'image de ma vie ; la réprimande aux larmes (où sont les préceptes, où est la raison préparée pendant tant d'années ; qui ignorait la cruauté de Néron : après la mère et le frère, il ne lui restait qu'à tuer son éducateur et précepteur) ; Paulina exigeant de mourir avec lui et, en discours direct cette fois : « je t'avais montré les douceurs de la vie, tu préfères l'honneur de la mort : je ne t'envierai pas ce bel exemple », les bras ouverts du même fer ; le vieux corps amaigri par le régime frugal dont le sang coule mal, les jambes et les jarrets taillés à leur tour, Paulina envoyée dans une autre chambre ; la dictée aux secrétaires, pages publiées que Tacite renonce à paraphraser, perdues depuis ; le poison demandé à l'ami et médecin Statius Annaeus, préparé de longue date, « celui dont on éteignait à Athènes les condamnés du tribunal public » (Tacite n'écrit jamais ciguë : Socrate tient tout entier dans la périphrase), bu en vain, le corps déjà froid ; le bassin d'eau chaude et la libation à Jupiter Libérateur, puis l'étuve et la mort par la vapeur, la crémation sans rites selon un codicille écrit au temps où il était « trop riche et trop puissant ». Documenté ailleurs chez Tacite : les trois cents millions de sesterces et l'usure d'Italie et des provinces, chiffres du réquisitoire de Suillius en 58, repris par Dion (Annales XIII, 42) ; les jardins et villas qui « surpassaient presque ceux du prince » (XIV, 52) ; la lettre au Sénat après le meurtre d'Agrippine, qui retomba sur Sénèque « parce qu'il l'avait écrite », les actions de grâces décrétées et l'anniversaire d'Agrippine rangé parmi les jours néfastes (XIV, 10-12) ; Britannicus empoisonné à table en 55, la veille de ses quatorze ans, le poison versé dans l'eau froide ajoutée à une boisson goûtée trop chaude, et, après le crime, des largesses distribuées où des contemporains virent le prix du silence des « hommes graves » (XIII, 15-18) ; la demande de retraite de 62, l'offre de rendre sa fortune, le refus mielleux de Néron (XIV, 53-56) ; la tentative d'empoisonnement par l'affranchi Cleonicus, déjouée parce que Sénèque ne vivait plus que de fruits et d'eau courante (XV, 45) ; l'exil de Corse (41-49) sur une accusation d'adultère avec Julia Livilla poussée par Messaline, le rappel obtenu par Agrippine pour faire de lui le précepteur de son fils. Né à Cordoue entre 4 av. et 1 ap. J.-C. (la date est disputée : 67 ou 68 ans en 65), porté enfant à Rome dans les bras d'une tante qui l'y soigna longtemps.

Contesté, légende

Le jour de la mort : aucune source ne le donne ; « fin avril 65 » est une inférence de la séquence de Tacite après la dénonciation du 19 avril. Les quarante millions prêtés aux Bretons puis rappelés brutalement, au point d'avoir nourri la révolte de Boudicca : Dion Cassius seul, source tardive et hostile, et Tacite, qui détaille les causes de la révolte, ne mentionne pas Sénèque ; le texte n'en garde que l'usure des provinces (qui est chez Tacite), sans la reine. L'adultère avec Julia Livilla : accusation politique, culpabilité invérifiable ; le texte lui laisse sa dénégation. La rumeur que des conjurés voulaient, Néron tué, éliminer aussi Pison et donner l'empire à Sénèque : Tacite la donne comme rumeur (XV, 65), mais en précisant qu'elle voulait Sénèque informé du projet ; sa part réelle dans la conjuration reste indécidable, Tacite doute, on doute encore. La correspondance avec saint Paul : quatorze lettres forgées au IVe siècle ; c'est pourtant elle qui vaudra à Sénèque sa place chez saint Jérôme et la sollicitude des copistes chrétiens.

Le dispositif

La dictée a eu lieu et les pages ont existé : Tacite les a lues. Tout le reste est perdu, donc ce texte est un texte imaginé, assumé comme tel, cousu des phrases authentiques citées plus haut et de la scène de Tacite ; les instructions aux scribes et les ratures à voix haute sont de moi.

Narration · Sénèque
0:00